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Les Jeux, «starting-blocks» d’un français requinqué

Les Jeux, «starting-blocks» d’un français requinqué

Le principal défi de la langue française consiste à demeurer porteuse et créatrice des futurs possibles.

Texte publié dans la section Libre opinion du journal Le Devoir, le 14 août 2024

Si l’apparition de Céline à l’ouverture des Jeux olympiques m’a donné un frisson bien chauvin, l’allocution de Tony Estanguet, le président du Comité organisateur des Jeux, a suscité chez moi une vive et profonde émotion.

Tout du long en français, avec seulement quelques phrases en anglais, une prise de parole assurée, chaleureuse, communicative. La langue française accueillait tout naturellement le monde dans un déploiement artistique et technologique d’une modernité indiscutable.

Les problématiques économiques étant intimement liées aux dynamiques culturelles, le principal défi de la langue française consiste à demeurer porteuse et créatrice des futurs possibles, tant techniques que culturels, scientifiques, politiques et économiques.

Dans les faits, les Jeux lui ont offert une occasion unique de remonter au créneau, de retrouver momentanément ce quelque chose de conquérant qui s’est quelque peu recroquevillé ces dernières décennies devant le tsunami des produits culturels anglo-américains propulsés par le développement spectaculaire des technologies de l’information.

Ceci ne veut aucunement dire révoquer l’anglais. Au contraire, y demeurer ouverts, tout comme à un multilinguisme qui ne minore pas sa propre langue !

Coolitude

Dernière péripétie sur le front linguistique au Québec, le printemps dernier, une vague de reportages nous apprenait que des jeunes francophones du secondaire, voire du primaire, discutent entre eux en anglais dans les corridors de nos écoles. Et jusqu’en classe !

Si on continue de promouvoir l’apprentissage de l’anglais avec les arguments — devenus lourds — des avantages irréfragables pour la carrière, il serait plus que temps de sonder les motivations profondes de nos nouveaux locuteurs anglais pour avoir une compréhension plus fine du phénomène. Il y a fort à parier que les avantages professionnels et autres raisons universalisantes généralement invoquées n’occuperaient pas seules le sommet des raisons qui le stimulent.

Les simples motifs du plaisir, de la valorisation de soi, du prestige d’être branché, le sentiment de liberté qui percole des marques et produits anglo-américains, le grandissime panthéon des célébrités, dont l’aura exsude réussite, prestige et coolitude absolue, tous ces soi-disant apports à l’ego, fruits d’une architecture marketing raffinée, ne sont que rarement considérés dans l’analyse des questions linguistiques. Communication-marketing dont les grandes marques du luxe françaises demeurent pourtant les plus fantastiques égéries.

Pense-t-on vraiment à son avenir quand on baragouine l’anglais dans les corridors de l’école ? Qu’est-ce qui se joue réellement dans les rouages du cerveau en développement de l’ado ?

Identité

Aux avantages et à l’utilité perçus, s’ajoutent certainement des questions d’appartenance et de conformité sociale. L’alternance codique ne peut tout expliquer, tout comme l’usage d’une langue n’est pas neutre et sans effet dans le temps. Même pauvre, elle contribue à structurer la pensée et, particulièrement dans les premières années de la vie, à élaborer, à tout le moins à esquisser les contours de l’identité de la personne.

L’adolescence est aussi un moment intense d’exploration. Que présente-t-on des autres pays francophones au-delà des Francos de juin ? À quels buzz de France, de Belgique, d’Afrique et d’ailleurs nos ados sont-ils exposés les autres mois de l’année ? Il est bien loin le temps où les vedettes françaises tenaient l’affiche de la Place des Arts pendant quelques jours.

Cela fait un millénaire, il me semble, que l’on traite de la question de la langue française au Québec par le versant abrupt des statistiques. Des nombres, on glisse invariablement vers le normatif.

La question du français y prend la densité des débats théologiques, toujours graves, ouvrant sur des perspectives absolues, absolutistes. En renouvelant les questions, peut-être obtiendrait-on des réponses surprenantes ?

Puisse l’enthousiasme des Jeux à la française de Paris, tel un tremplin, ou des starting-blocks, provoquer un retour actualisé, rafraîchi, ragaillardi du français comme langue d’usage international. Ici. Et ailleurs.

Du charisme

Du charisme

On me demande souvent ce qu’est le charisme. Question embarrassante. Tout comme celle de la présence à l’écran ou au micro. L’interrogation qui y est à tout coup liée : est-ce que tous ces aspects intangibles mais souvent agissants peuvent s’acquérir? Peut-on apprendre à avoir du charisme?

Des auteurs célèbres ont écrit sur le sujet. Weber, Bourdieu, pour ne nommer que ceux-là. Il y a sans doute des dizaines d’ouvrages qui y sont entièrement ou en partie consacrés. On associe souvent le charisme au leadership, aux grands patrons d’industrie, et bien évidemment aux actrices et aux acteurs des grands et petits écrans.

Mais il arrive aussi qu’au resto une personne inconnue attire l’attention de tous sans qu’on ne sache trop pourquoi.

Vraiment, la chose est enrobée de mystère.

Dans son sens original, le charisme se présentait comme une espèce de don d’essence divine. Quelques siècles plus tard quand les écoles de gestion ont fait florès le concept s’est attaché aux caractéristiques des leaders du monde des affaires. Surtout ceux et celles qui ont beaucoup de succès, bien évidemment.

Charisme équivaut toujours à confiance en soi, assurance dans tout, jusque dans le moindre geste. Il confèrerait le sens inné et inébranlable du jugement. Le charisme ne peut connaître l’échec.

Il est pourtant arrivé que des dirigeants charismatiques, après une série de revers ayant entraîné une chute professionnelle irrécupérable, perdent ce je-ne-sais-quoi d’aura presque démiurgique. Ou encore que des artistes de grande renommée ne soient plus, après quelques années loin des caméras, l’ombre d’eux-mêmes. Le charisme s’en est allé, pfff, ne laissant plus que des yeux cernés, un teint mat et quelques mèches tristounettes.

Se pourrait-il que le charisme soit de nature relationnelle ?

Me méfiant, avec une saine prudence élémentaire, de ce qui brille, je préfère parler de personnalités rayonnantes. Des personnes curieuses, ouvertes, empathiques, à l’écoute, sobrement expressives, tournées vers l’action et les résultats concrets, enracinées dans le réel.

La plupart du temps, toutes ces qualités leur sont venues par le travail, l’implication dans leur milieu et une certaine forme d’humilité.

J’y reviendrai.

Et vous pensez que cela vous est venu comme ça?

Et vous pensez que cela vous est venu comme ça?

On entend souvent dire : « Ah lui, elle, c’est un communicateur né. » Franchement ? Non. Ça n’existe pas, ça.

Oui, il y a des prédispositions. Une aisance naturelle. Un environnement familial où on discute beaucoup à table. Un milieu où on débat, où on explique, où on raconte. Tout ça aide. Ça donne un terrain fertile. Mais ce n’est pas ça qui fait un bon communicateur. Ce qui fait la différence, c’est le travail. Invisible. Répété. Parfois ingrat. Il en va de même pour la voix.

Un bon communicateur ne pense pas d’abord à briller – même s’il le faut un tout petit peu. Il pense à être compris. C’est ça, son obsession. Est-ce que mon message est clair ? Est-ce que les mots que j’utilise veulent dire la même chose pour moi que pour eux ? Est-ce que je parle à des experts, à des citoyens, à des ados, à des collègues pressés ? Il ajuste. Il simplifie. Il coupe. Il reformule. Encore et encore.

La fameuse assurance qu’on perçoit ? Je peux vous assurer qu’elle ne tombe pas du ciel. Elle est construite. Souvent sur des expériences franchement inconfortables. Une présentation qui tombe à plat. Un silence gêné dans la salle. Un regard vide. Un commentaire du genre : « Je ne comprends pas où tu veux en venir. » Ça pique, c’est parfois douloureux. Mais les bons communicateurs ne fuient pas ces moments-là. Ils se demandent : qu’est-ce qui n’a pas fonctionné ? Était-ce trop abstrait ? Trop long ? Trop centré sur moi ?

Ils extraient les leçons. Ils testent autrement la fois suivante. Ils apprennent à respirer. À ralentir. À prendre le temps de regarder les gens dans les yeux. À accepter que tout ne sera pas parfait. L’aisance vient après. Elle est le résultat d’un nombre impressionnant de petits ajustements accumulés dans le temps.

Communiquer, ce n’est pas un don magique. C’est une discipline. Une attention constante à l’autre. Une volonté de se faire comprendre plutôt que de se faire admirer.

Alors non, personne ne naît grand communicateur. On le devient. À force d’essais. D’erreurs. D’humilité. Et d’un profond respect pour ceux à qui l’on s’adresse.